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mardi 18 décembre 2018 par Geneviève

On achève bien la paysannerie

 

Au Forum toulousain de la Robotique Agricole

On achève bien la paysannerie

Nous qui nous opposons depuis des années au puçage électronique des animaux
et nous inquiétons de l’addiction croissante des humains aux écrans, nous venons ici
interrompre vos (d)ébats avec les machines et soulever bruyamment le scandale de
votre activité : pour la culture des sols comme pour celle(s) des sociétés, Mesdames & Messieurs les ingénieurs, les startuppers, et autres expertes en accompagnement dudéveloppement – vous êtes des nuisibles.

Quel sera le résultat de vos innovations (robots désherbeurs, fermes connectées,
tracteurs automatisés) ? En apparence et dans l’immédiat, des gains de puissance et de précision pour ceux qui les utiliseront. Mais le résultat le plus massif et durable sera la dépendance encore accrue des agriculteurs à l’égard des grandes industries. Depuis plusieurs dizaines d’années déjà, ils sont dépendants d’un complexe bancaire et industriel écrasant : Crédit agricole, géants de la chimie, des semences et de l’agroalimentaire… Les exploitantes qui auront la brillante idée d’acquérir/d’accepter vos joujoux électroniques seront en prime tenues par les GAFAM (Google, Amazon, Facebook, Apple et Microsoft) et les multiples acteurs capitalistes qui gravitent dans leur orbite. Plus que jamais, ils n’auront la maîtrise de rien sur leur ferme ; elles comprendront de moins en moins le fonctionnement de leurs outils de travail ; elles se couperont de la réalité sensible et vivante des champs, des plantes et des animaux.

Vos machines vont encore aggraver la situation économique des agriculteurs, leur
endettement, la concurrence féroce qu’ils se livrent, les faillites, les suicides… Ce ne sont pas vos robots qui vont subitement rendre l’élevage ou le maraîchage rentables – au contraire, ils feront probablement encore baisser les prix des produits à la vente. Ces activités sont déjà tellement industrialisées, et pourtant elles sont sous perfusion permanente d’argent public. Plutôt que des satellites, des capteurs et des robots, elles nécessitent une main d’oeuvre nombreuse pour partager le travail, des rapports coopératifs, une déspécialisation. Mais comme d’habitude, dans la civilisation du Progrès, on propose des machines pour résoudre un problème de nature sociale : trop peu de gens veulent et peuvent cultiver la terre, s’occuper de produire leur nourriture.

En plus de ça, nous sommes certains que les machines en question, loin de donner
naissance à des pratiques agricoles moins polluantes (y croyez-vous vous-mêmes ?), vont aggraver à l’échelle mondiale le saccage des milieux naturels. La fabrication de toute la quincaillerie informatique apporte aujourd’hui une contribution majeure à la catastrophe écologique en cours. Ordinateurs, tablettes, smartphones, puces, drones, etc. reposent notamment sur une activité minière terriblement gourmande en eau, et terriblement polluante en produits toxiques nécessaires à l’extraction des « métaux rares ». Baotou, la ville voisine des mines de Mongolie-intérieure qui fournissent les industries du monde entier en « terres rares » depuis trente ans, est surnommée en Chine « la ville du cancer ».
La mine de Mountain Pass en Californie, qui a longtemps fourni la Silicon Valley, a fermé en 2002 suite à une série de scandales écologiques et sanitaires. Les mines de Bolivie et du Pérou assèchent des lacs et privent les populations locales d’eau potable.
La quantité d’énergie nécessaire pour extraire, broyer, traiter et raffiner les métaux
rares représenterait 8 à 10 % de l’énergie totale consommée dans le monde ! Sans parler des conditions de travail dans ces mines et dans les usines d’électronique, en Chine et ailleurs ; sans parler des montagnes de déchets intraitables de ce secteur prétendu « immatériel », au Ghana par exemple... Avec des capitalistes verts comme vous, prêts à multiplier les robots pour déverser à peine moins de pesticides, on n’a pas fini de se demander si le diesel du populo est assez écolo.

L’élite du pouvoir politique essuie ces jours-ci une violente tempête. Le reste de la
technocratie est malheureusement plutôt à l’abri de la colère populaire, pour l’instant. Nous partageons la mise en cause des élites qui ressort du mouvement des Gilets jaunes, et nous pensons qu’un des éléments qui rendent ces élites si puissantes à notre époque, ce sont précisément les outils qui se conçoivent, se fabriquent et se promeuvent dans une technopole comme Toulouse – dans les endroits comme ici. C’est la sacro-sainte innovation technologique qui creuse le fossé entre classes sociales, qui assure la concentration des richesses, la prolétarisation d’un nombre croissants de gens. Tant que notre rage ne se dirigera pas aussi contre les innovateurs, contre les start ups de robotique (agricole et autre), contre les laboratoires de recherche en intelligence artificielle, le pouvoir réel sera épargné –
il lui suffira de changer de marionnette, après Macron un(e) autre. Tant que nous ne
rejetterons pas la vie de synthèse qui nous est proposée par la classe d’ingénieurs au pouvoir (informatisation du travail et des services publics, compteurs Linky, « applis » pour prendre en charge chaque parcelle de nos existences), les contraintes économiques continueront de peser sur nous de manière implacable.

Nous appelons les acteurs du milieu agricole et paysan à se positionner par
rapport à la vague d’innovations présentées dans les salons comme celui-ci : est-ce
d’une agriculture « augmentée »/connectée dont il y a besoin pour le présent et le
futur ? Nous appelons à la solidarité avec les refuseurs du puçage électronique,
aujourd’hui menacés de procès pour leur désobéissance.

Nous appelons les Toulousains et les Toulousaines à ouvrir les yeux sur ce qui est
produit dans leur métropole et qui en fait la prospérité ; à mettre en cause le prestige et le pouvoir social des ingénieurs, chercheurs, designers, et autres « premiers de cordée » qui travaillent pour ce complexe militaro-industriel occitan. Avions, robots, nanotechnologies, chimie lourde pour les pesticides et les armes : quelles industries ne faudrait-il pas fermer, ici comme ailleurs ?

A toutes celles et ceux qui se révoltent ces jours-ci, nous proposons de ne pas se
focaliser sur la personne du monarque parisien, avec sa morgue plus ou moins
calculée, mais de (se) poser les questions suivantes : voulons-nous habiter une start up nation ? Voulons-nous encore de cette vie vouée à l’économie, aux gains de
productivité, au management par ordinateur et réseaux sociaux ? Voulons-nous d’un
monde peuplé de robots, qui nous rendraient massivement inutiles et nous feraient
perdre encore du pouvoir sur nos existences ? Pour nous, c’est non.

Quelques « chimpanzés du futur » occitans