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mardi 4 mars 2014 par Inès Trépant

Energies renouvelables : quand l’enfer est pavé de bonnes intentions 4 mars 2014

 

Dans sa rubrique "Planète" du lundi 17 février dernier, La Libre Belgique titrait "Pas d’argent américain pour le barrage d’Inga". Désormais, le Congrès américain s’opposera à la construction de grands barrages hydroélectriques d’envergure en Afrique et en Asie.

Étant donné que cette rubrique permet généralement d’attirer l’attention du public sur les défis environnementaux, on aurait pu s’attendre à ce que l’article (signé par François Misser) apporte un éclairage sur les effets désastreux des méga-barrages, notamment pour l’environnement et les populations locales et du bien-fondé de la décision du Congrès américain en la matière. Or, il n’en fût rien. Arguant du fait que le barrage Inga III poursuit des objectifs louables, - accroître l’accès des Africains à l’électricité et fournir, selon les assertions de la société SNC-Lavallin, l’énergie la plus compétitive au monde (2 cents de dollars) -, l’auteur accuse les ONG d’avoir torpillé provisoirement ce projet.

Selon lui, la "première victime" désignée dans ces péripéties est : "le barrage Inga III". À l’inverse, ce sont les ONG, et particulièrement International Rivers, qui se voient incriminées de priver les Africains d’accéder à l’électricité et d’avoir minimisé "le rôle de la grande hydroélectricité dans la lutte contre le changement climatique". Pire, à en croire l’auteur, l’action néfaste de cette ONG, - qui aurait visiblement perdu la boule -, ne s’est pas limitée à influencer négativement le Congrès américain : "International Rivers a réussi à entraîner dans son sillage une douzaine d’ONG congolaises mettant en doute la capacité du projet à combler le fossé énergétique au Congo et exprimant la crainte d’un impact négatif du barrage sur les populations locales sur base de prétendus précédents constitués par la très réelle tragédie du barrage de Chixoy, au Guatemala".

Un tel parti pris dans une rubrique journalistique environnementale pose question. D’abord, parce qu’elle donne une information partiale et partielle sur la finalité du projet : l’essentiel de l’électricité produite n’est pas destinée à répondre aux besoins des populations locales. Elle sera tantôt exportée en Afrique du Sud, tantôt destinée au secteur d’extraction minière et aux grandes villes. Ensuite, en épinglant les prétendues divagations des ONG sur la question controversée de l’énergie hydroélectrique, l’auteur tend notamment à faire croire, selon la logique de "croissance verte", qu’une énergie renouvelable est automatiquement durable. Et qu’il n’y aurait donc aucune raison crédible pour s’y opposer. Enfin, il occulte une autre réalité contrariante. À savoir que les réserves émises sur la multiplication de ces barrages titanesques n’est pas le fait d’associations environnementales ou d’éventuels hurluberlus écologistes "attardés", mais elles sont aussi le fruit d’un travail rigoureux fait dans le giron des enceintes internationales.

Certes, dans un contexte où la transition énergétique pour combattre les dérèglements climatiques passe par la promotion des énergies renouvelables, l’énergie hydro-électrique peut paraître, à première vue, une alternative séduisante aux énergies fossiles. De là à penser que le développement de grands barrages (à savoir un barrage dont la hauteur est supérieure à 15 mètres) est salutaire pour la population, tant pour l’accès à l’électricité que pour le climat, il y a un pas à ne pas franchir, sous peine de sombrer, au mieux, dans la crédulité naïve et au pire, dans la désinformation. Dans ce contexte, les conclusions du rapport final "Barrages et développement : un nouveau cadre pour la prise de décisions", publié par la Commission Mondiale des Barrages le 16 novembre 2000 méritent d’être relayées, en ce qu’il a joué, pendant au moins une décennie, un rôle déterminant pour freiner la frénésie de la Banque mondiale dans le financement des grands barrages.

L’autorité de cette étude est indiscutable. En effet, ce rapport est le fruit d’un travail sans précédent associant les gouvernements, le secteur privé, les experts, les organisations internationales et la société civile à un processus participatif de réflexion mondiale. Ses conclusions reposent sur l’épreuve des faits (rappelons que la Banque mondiale a financé près de 600 barrages en 60 ans). Il constitue depuis lors la référence à la fois en matière d’état des lieux des impacts des grands barrages, et de recommandations pour leur mise en œuvre. Faudrait-il à présent incriminer les ONG d’effectuer un travail de sensibilisation sur les méfaits des projets hydrauliques mégalomanes ?

Parmi les enseignements tirés des expériences du passé, le rapport de la Commission mondiale des barrages conclut que les grands barrages n’ont pas permis d’atteindre les résultats escomptés en ce qui concerne la production d’électricité, l’approvisionnement en eau et la maîtrise des inondations. A l’inverse, ils ont eu de très lourdes conséquences sociales et environnementales, tandis que les efforts visant à les atténuer sont restés vains dans l’ensemble. En particulier, le rapport épingle comme effets pervers : la dégradation de forêts et d’habitats de la faune, de la biodiversité aquatique pour la pêche, en amont et en aval. Les impacts sociaux ne sont également pas en reste. Les évaluations suggèrent qu’entre 40 et 80 millions de personnes ont été déplacées par les barrages, dans le monde entier. Un chiffre qui laisse pantois. Par ailleurs, en termes de lutte contre le changement climatique, cette énergie renouvelable ne constitue nullement une solution : les réservoirs des barrages émettent par exemple des gaz à effet de serre, dont du méthane, lequel est libéré par la végétation qui pourrit dans les réservoirs. Or, ce gaz est 23 fois plus puissant que le CO2 en potentiel de réchauffement global.

Le débat ne s’est pas limité à ces hautes sphères. Entre-temps, au vu des impacts sociaux et environnementaux négatifs occasionnés par ces méga-projets hydrauliques, de nombreuses voix se sont donc logiquement élevées contre la construction de ceux-ci. Au sein des instances européennes par exemple, la résolution du Parlement européen sur "les infrastructures de barrage dans les pays en développement", votée en plénière le 27 septembre 2011, relaie largement ces inquiétudes exprimées. Il en appelle ainsi à privilégier les petits barrages hydroélectriques en ce qu’ils sont plus durables et plus viables économiquement que les grands barrages hydroélectriques. De même, "il souligne en particulier que les solutions décentralisées et à petite échelle (systèmes micro-hydroélectriques, systèmes électriques solaires domestiques, systèmes alimentés par l’énergie éolienne et la biomasse) tirant parti des ressources renouvelables locales sont plus indiquées dans les régions rurales éloignées des réseaux d’approvisionnement centralisés"(1) .

Ces inflexions dans le débat sur les énergies renouvelables sont salutaires. Elles démontrent qu’il ne suffit pas d’être estampillé "énergie renouvelable" pour bénéficier automatiquement du label "énergie durable". Tout dépend de l’échelle du projet. La Directive sur les énergies renouvelables, et la fixation d’un taux obligatoire d’incorporation de 10% d’énergie renouvelable dans les transports d’ici 2020, en constitue un autre exemple éloquent. En donnant un coup de fouet à l’essor des agrocarburants pour répondre aux besoins insatiables d’énergie pour le transport, cette "énergie renouvelable" développée au moyen de l’expansion de monocultures industrielles, aura paradoxalement généré des effets sociaux et environnementaux pervers en cascade ici et ailleurs. De fil en aiguille, la ruée vers les terres agricoles dans les pays en développement accroît la pression sur la déforestation. De même, elle engendre de l’insécurité alimentaire, en ce qu’elle provoque la volatilité des prix agricoles, l’envol des prix alimentaires, la fragilisation de l’agriculture paysanne et la spéculation foncière, qui peut dégénérer en violation des droits des populations indigènes, voire à les priver de leur moyens de subsistance. Ces deux exemples suffisent, à eux seuls, à démontrer en quoi le remède peut parfois s’avérer pire que le mal, dès lors qu’il est conçu dans le format XXL. En conclusion : pour être "soutenable", il ne suffit pas qu’une énergie soit "renouvelable". Encore faut-il la concevoir à une échelle décentralisée et humaine, pour être authentiquement écologique et répondre aux besoins locaux en énergie de la population.

Inès Trépant

(1) Résolution du Parlement européen sur " Infrastructures de barrage dans les pays en développement", mardi 27 septembre 2011, paragraphe 31.