Jean-Marie Pelt, Président de l’Institut Européen d’Ecologie, Professeur Emérite de l’Université de Metz
J’ai fréquenté le monde de la thérapeutique et des plantes médicinales dès le début de mes études en pharmacie qui commençaient par un stage pratique en officine d’une année. Parmi les objectifs de ce stage figuraient de nombreuses épreuves de reconnaissance de plantes, mais aussi la confection d’un herbier. Après mes études de pharmacie et de biologie, c’est en matière médicale que j’ai passé mon agrégation. Matière médicale est la traduction du titre de l’ouvrage de Dioscoride, médecin chef des armées de Néron, intitulé Materia Médica, et consacré aux plantes, aux animaux et aux minéraux utilisés à l’époque en thérapeutique. Cette orientation s’est poursuivie à travers de nombreuses missions au Moyen Orient et en Afrique et à la création de la Société Française d’Ethnopharmacologie dans le cadre de l’Institut Européen d’Ecologie fondé à Metz en 1971. Nous n’avons cessé depuis de contribuer à mieux connaître et à promouvoir les pharmacopées traditionnelles auxquelles ont recours près de 80% de la population mondiale auxquelles leurs ressources ne permettent pas, en cas de maladie, d’avoir recours à la médecine et à la pharmacie.
Ainsi avons-nous simultanément, avec mon collègue Jacques Fleurentin, suivi et parcouru le vaste monde de la thérapeutique par les plantes, aussi bien sur le terrain que dans les laboratoires de recherche.
C’est à partir du début du 19ème siècle que la chimie analytique s’est emparée des plantes médicinales pour mettre à jour les principes actifs responsables de leurs effets pharmacologiques. Ainsi apparurent tout au long du 19ème siècle de très nombreuses molécules, des alcaloïdes comme la morphine, la cocaïne ou la quinine, des glucosides comme la digitaline et bien d’autres substances actives. Pour les plantes très toxiques dont les substances actives agissent à des doses de l’ordre du centigramme voire du milligramme, la thérapeutique s’est orientée vers l’utilisation directe du principe actif plus facile à doser plutôt que d’avoir recours à la plante entière. De telles plantes dotées de principes très actifs et très toxiques sont qualifiées d’héroïques.
A partir de la fin du 19ème et durant tout le 20ème siècle ces principes ont été soit modifiés par synthèse, soit remplacés par des molécules obtenues par synthèse totale. Nombreuses sont les familles pharmacologiques regroupant les molécules de synthèse comme par exemple le vaste groupe des diazépines. Pourtant pour certaines molécules difficiles à synthétiser le point de départ de leur obtention peut-être une molécule naturelle à son tour modifiée par synthèse. On obtient alors des molécules d’hemi-synthèse dont le taxotere anticancéreux dérivé de l’if ou le Tamiflu, antiviral dérivé de l’anis étoilée sont les prototypes. Enfin les biotechnologies recourant à l’utilisation de bactéries OGM ou non, cultivés en fermenteur à l’abri de toute contamination et de tout contact avec l’environnement conduit également à des médicaments de plus en plus nombreux dont le prototype pourrait être ici l’insuline. Au cours des dernières décennies, pour la production des médicaments les plus utilisés, la synthèse et le recours aux biotechnologies se sont imposés avec force, restreignant peu à peu le champ des plantes médicinales. Nombreuses sont celles-ci dans lesquelles il est impossible de mettre en évidence un seul principe actif. Elles agissent en effet par toute une série de molécules fonctionnant en synergie et se potentialisant mutuellement. Seule alors la plante entière ou les extraits contenant l’ensemble de ces principes peuvent être utilisés aux fins de bénéficier des effets thérapeutiques attendus. Telle est par exemple le cas du Tanakan, un extrait de Ginkgo biloba stimulant la circulation sanguine, en particulier cérébrale. Mais de tels extraits sont toujours plus ou moins suspects dans le monde de la pharmacologie. En effet, le réductionnisme qui règne sur la biologie tend de plus en plus à favoriser des molécules simples agissant sur un site récepteur précis ; une manière comme une autre d’évacuer le mystère de la vie que tout spécialiste des plantes médicinales ressent lorsqu’il s’agit de constater et surtout de comprendre la subtilité des effets thérapeutiques d’une plante douce n’agissant pas par une seule ou quelques molécules dotées d’un fort pouvoir réactif sur la vie se manifestant notamment par de puissants effets pharmacologiques et par une forte toxicité. La compréhension des modes d’action des plantes douces à la base de la phytothérapie est infiniment plus complexe et plus difficile. On conçoit qu’elle soit éradiquée du champ de pensée de nos modernes pharmacologues habitués à simplifier dans une démarche cartésienne visant à disséquer l’objet d’étude, en l’occurrence ici l’organisme, en ses plus petites parties possibles, c’est-à-dire un site récepteur et une molécule qui s’y fixe. La priorité absolue de la recherche menée conformément à ce concept, tend à exclure du champ thérapeutique la plupart des plantes douces et en tout cas à les exclure du remboursement par les organismes de sécurité sociale. C’est ainsi que la liste des médicaments non remboursés ne cesse de s’allonger dans la mesure où on les considère comme incapables de rendre "un service médical" suffisant. On assiste alors, par exemple, au remboursement des veinotropes, médicaments des "jambes lourdes" dont les effets ne sont pourtant pas contestables. Et tandis que l’on déplore les multi-résistances de nombreux germes pathogènes aux antibiotiques, on supprime néanmoins des listes de médicaments remboursés, des anti-infectieux qui ont fait leur preuve tels par exemple que les médicaments à base d’huiles essentielles. Celle-ci contenant de très nombreuses molécules, la résistance des germes à leur égard exigerait de multiples mutations au demeurant peu probables. Il en résulte que les résistances à ces essences sont moins marquées ce qui n’empêche pas leur sous-estimation en thérapeutique classique parce que justement il s’agit de substances complexes et que la recherche réductionniste va toujours au plus simple. On notera encore que les médicaments phytothérapiques n’ont pas d’effets iatrogènes et sont à cet égard certes plus doux mais aussi plus sûrs quant à leurs effets secondaires possibles.
Il ne s’agit pas bien entendu de s’engager dans ce raisonnement souvent entendu qu’une substance naturelle est bonne par essence. La nature, comme chacun sait, peut être cruelle et les pharmacopées traditionnelles véhiculent parfois des plantes suspectes. C’est ainsi qu’à l’initiative de Jacques Fleurentin nous avons mené avec la chaîne de télévision RFO (Radio France Outre Mer) une campagne d’informations concernant une plante le Crotolaria retusa très utilisée traditionnellement aux Antilles et responsables de pathologies hépatiques parfois sévères. On connaît aussi les intoxications dues aux aristoloches fautivement présentes dans des médicaments issus de la pharmacopée chinoise.
Un vaste travail d’enquête, d’expertise et de valorisation s’impose donc en matière de pharmacopée traditionnelle, ce qui suppose la mobilisation des organismes internationaux mais aussi des états à charge pour eux de définir à partir des informations fournies par les scientifiques les conditions d’exploitation des plantes figurant à leur pharmacopée traditionnelle par les populations locales. Dans les pays du Sud il convient de développer la création de PME du médicament conforme à des normes édictées par les gouvernements et fondées sur l’utilisation des flores locales.
De telles évolutions s’inscrivent naturellement dans le cadre du développement durable permettant aux pays du Sud de valoriser leurs propres ressources trop souvent piratées jusqu’ici par les pays du Nord. Ce qu’interdit pourtant la convention internationale sur la biodiversité.
En insistant comme nous le faisons ici sur l’importance des plantes en thérapeutiques, en particulier pour les pays du Sud, nous mettons en évidence le caractère non univoque de la médecine et de la thérapeutique. Il ne s’agit ni de dénigrer la médecine moderne dont les résultats sont évidents et probants, ni les médecines alternatives qui dans de nombreuses pathologies liées notamment, au mode de vie et à l’interaction de la psyché sur l’organisme, la médecine dans toutes ses riches potentialités, appelée à répondre à l’extrême complexité de l’organisme, doit savoir faire flèche de tout bois et utiliser opportunément de multiples orientations. Il n’est pas, comme nous le croyons parfois une seule médecine avec quelques alternatives marginales, mais des médecines multiples intégrant par exemple la riche médecine chinoise, fondées sur des paradigmes différents, mais concourant chacune à sa place à la guérison ou au maintien en bonne santé de l’être humain. Une position qui tranche avec le réductionnisme ambiant si puissant en biologie au point que l’horizon est aujourd’hui entièrement occupé par la manipulation du génome qu’il s’agisse d’OGM ou de thérapie génique. Malgré les sommes colossales investies en biologie moléculaires depuis plusieurs décennies, les fruits de cette discipline sont encore bien minces, preuve s’il en était besoin que les approches réductionnistes du style un "gène contrôle une fonction" ne sont pas compatibles avec les notions nouvelles telles que la fluidité du génome ou l’écologie du gène au sein du génome. C’est donc en acceptant le principe du complexité du vivant que la médecine pourra tirer profit des vastes possibilités offertes par ses différentes branches jaillies du même tronc : le souci de soulager et de guérir son prochain.