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vendredi 12 octobre 2012 par Inès Trépant
Edito d’octobre

Quels sont les espoirs du sommet d’Hyderabad sur la biodiversité ?

 

Du 8 au 19 octobre 2012, la onzième réunion de la Conférence des Parties (COP 11) sur la biodiversité se tiendra à Hyderabad (Inde). Au menu des discussions se trouvent deux questions-clés laissées en suspens à Nagoya (2010). La mise en œuvre effective du "Protocole de Nagoya sur l’accès aux ressources génétiques et le partage juste et équitable des avantages découlant de leur utilisation", pour le transformer en un outil efficace contre la biopiraterie, ainsi que la question lancinante de la mobilisation des ressources pour la protection de la biodiversité.

Ces deux questions sont incontestablement cruciales. Et toute avancée qui sera engrangée en ces matières pourrait, a priori, s’inscrire dans la bonne direction. Tant l’humanité dépend, pour sa survie, du fonctionnement harmonieux des écosystèmes et de la diversité génétique.

L’enjeu de maintenir des écosystèmes équilibrés n’est, en effet, plus à démontrer. Ceux-ci pourvoient l’approvisionnement en nourriture, en eau ou en médicaments. Ils fournissent également des services écologiques considérables comme l’épuration des eaux, la filtration de l’air, la lutte contre l’érosion, le maintien de la qualité des sols, la pollinisation des cultures, le recyclage des déchets, les activités récréatives, etc. En clair, ils contribuent à dynamiser et à assainir l’économie d’un pays.

Le volet économique étant au cœur du projet européen, les institutions communautaires devraient logiquement se préoccuper davantage de la protection des écosystèmes. Or, elles s’avèrent incapables de l’aborder de façon systémique. Tant que la question de la biodiversité sera abordée sous l’angle réducteur de la politique environnementale, l’UE continuera à se tromper de débat. A titre d’exemple, agir efficacement en faveur de la biodiversité suppose entre autres de revoir fondamentalement sa vision de l’agriculture. Or, la structuration de la PAC en deux piliers est un non-sens écologique. Le deuxième pilier (axé sur le développement rural) étant censé corriger les dégâts sociaux et environnementaux occasionnés par le premier pilier, dont l’objectif est de répondre aux exigences de compétitivité internationale.

De façon plus fondamentale, une protection efficace de la biodiversité en appelle à remettre en cause les fondements de la politique commerciale européenne. Préconisant une "croissance économique" tournée vers l’exportation, l’UE promeut in fine un système économique dévastateur pour la biodiversité. D’abord, parce que l’accroissement du commerce international pousse à construire davantage de routes, aéroports, etc. qui morcellent les habitats ou les détruit. Ensuite, parce que la libéralisation généralisée des échanges accentue le phénomène de la spécialisation. Or, celle-ci peut faire office de rouleau compresseur pour la faune ou la flore. Par exemple, la volonté de renforcer la vocation exportatrice agricole de l’UE a pour effet de renforcer la concentration des activités agricoles et la spécialisation. Elle conduit des régions entières à se consacrer aux monocultures, dans le but d’accroître les rendements. De même, la spécialisation épuise le sol dans le cas des monocultures intensives, tout comme elle favorise le développement de parasites ou de maladies… En clair, la spécialisation alimente le cercle vicieux de pratiques agricoles non durables, notamment par leur recours massif aux engrais et aux pesticides.

La refonte des règles commerciales agricoles est donc un axe essentiel de la réforme de la PAC, de façon à éviter que toute exigence de "performances environnementales" ne soit vécue comme une contrainte supplémentaire, dans un contexte concurrentiel mondialisé, voire une "entrave à la compétitivité". De façon générale, tant que les instances communautaires refuseront de remettre en cause le postulat du libre-échange en matière agricole, les mesures agro-environnementales seront vouées à avoir un impact des plus limités, en matière de lutte contre le réchauffement climatique et de la préservation de la biodiversité.

De même, il ne sert à rien de s’émouvoir de l’effondrement génétique en matière de biodiversité agricole, si l’on ne revoit pas en profondeur le cadre législatif actuel sur les semences. Au sein de l’UE, la diversité agricole s’est en effet érodée au fur et à mesure de la disparition des semences paysannes des marchés. Les variétés du terroir étant progressivement supplantées par les semences commerciales à haut rendement, dont l’industrie semencière détient le monopole.

En résumé, si l’on est en droit d’attendre de l’UE qu’elle défende une position forte à Hyderabad pour protéger efficacement la biodiversité, il convient également de s’assurer qu’elle assume d’urgence, et sur son propre territoire, une politique cohérente avec les objectifs qu’elle s’assigne sur la sphère internationale. Elle doit entre autres, par ses actes, se départir de l’idée selon laquelle il serait possible de préserver quelques sanctuaires de biodiversité dans un environnement majoritairement dégradé par des modes de production et de consommation non soutenables. Elle doit revoir, en conséquence, l’ensemble de ses politiques, dont notamment la politique agricole ou commerciale, afin de s’assurer qu’elles ne détricotent pas les mesures qu’elle entend entreprendre par ailleurs pour s’assurer la pérennité d’écosystèmes équilibrés, qui rappelons-le, constituent une "assurance-vie" pour l’humanité.

Inès Trépant, Politologue, Auteur de différents ouvrages sur la politique européenne