Edito Mars
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Un changement de cap s’impose à nous.

mercredi 1er mars 2006
 

Notre modèle de société est à un tournant parce qu’il est tout simplement impossible à tenir pour la planète et les populations qui la composent. Un changement de cap, de paradigme s’impose donc à nous.

En ce début de 21ème siècle, il est de plus en plus clair que l’ère des énergies fossiles touche à sa fin et que la compétition pour la maîtrise des derniers barils, sous l’étendard des droits de l’homme et de la civilisation, se fera de plus en plus acharnée. Les désordres écologiques planétaires sont devenus bien visibles pour ceux qui refusent de se voiler la face. Nous ne pouvons plus ignorer non plus que le pillage des ressources vitales du sud se poursuit, ni que la pauvreté augmente partout dans le monde.

Mais vers où aller ?

Divers projets de société existent et sont bien sûr encore échafaudés aujourd’hui. Malheureusement, le plus souvent ces modèles oublient la finitude de notre planète que pourtant la conquête de l’espace nous a menés à voir d’une manière incontestable. Ils s’enlisent également dans le cercle production-consommation-insatisfaction parce qu’ils restent sous l’emprise mentale de la notion de développement, rabotée à celle de la croissance, pire à celle de son seul indicateur : le PIB. Ils stationnent sous la tyrannie de la pensée unique.

Dans « Le chômage créateur », Illich présente très bien les termes du débat qui nous occupe (1) : « Les sociétés modernes, dit-il, qu’elles soient riches ou pauvres, peuvent choisir entre deux directions opposées : elles peuvent produire une nouvelle panoplie de biens - offrant, au demeurant, plus de sécurité, entraînant moins de gaspillage, permettant une répartition plus facile - et, par là même, renforcer encore leur sujétion à l’égard des marchandises. Ou elles peuvent choisir une approche totalement neuve vis-à-vis de la relation réciproque besoin/satisfaction. En d’autres termes, les sociétés peuvent conserver leur économie puissamment soumise au produit normalisé (market-intensive economy), en se limitant à modifier la production elle-même, ou elles peuvent réduire leur sujétion à l’égard des biens de consommation. ».

En terminologie actuelle, on pourrait traduire le message d’Illich comme suit :

o soit on décide de conserver une économie de marché sur le même modèle qu’aujourd’hui en produisant une panoplie de biens accrue mais en offrant en même temps plus de sécurité, moins de gaspillage, une répartition plus facile, ... et on fait du développement durable.

o soit pour sortir du cercle pervers production-consommation-insatisfaction, et parce qu’on n’est pas du tout certain, au contraire les analyses actuelles sur l’empreinte écologique le montrent (ne dit-on pas aujourd’hui que c’est un Kyoto force 10 qu’il faudrait pour assurer la survie de la planète ?), que, même en avançant de manière déterminée sur la voie du développement durable la planète terre suffira pour permettre à tous les habitants de vivre, disons pour ne pas être trop excessifs, comme un petit européen, ... et on avance vers une seconde voie.

Si nous voulons être réalistes, tenir compte de la finitude de notre planète, sortir du cercle pervers production-consommation-insatisfaction et assurer une répartition équitable des ressources de la planète, c’est bien un nouveau modèle de société qui s’inscrit dans l’alternative proposée par Yvan Illich qu’il nous faut ensemble inventer.

Il s’agit là d’une fameuse ambition à laquelle s’attache heureusement aujourd’hui de plus en plus de monde (2) et à laquelle Grappe a décidé de participer. Sauf à faire l’autruche, nous n’avons pas le choix. Un petit conte illustre remarquablement ceci. Il s’agit du conte de la grenouille dans la marmite d’eau bouillante. Son auteur m’excusera, je l’espère, de ne pas citer son nom. Je l’ai malheureusement oublié.

Imaginez, même si cela n’est pas très ragoûtant que vous plongiez une grenouille dans un bain bouillant. Il y a fort à parier qu’elle mettra toute son énergie à s’en extraire illico pour sauver sa peau. Mais imaginez maintenant que vous la plongiez dans une marmite d’eau froide et que vous chauffiez peu à peu cette eau. Quelle sera sa réaction ? Au début pas de problème, elle pourra s’accommoder facilement du changement que vous opérez. Mais au moment où la température deviendra excessive pour sa survie, il y a fort à parier qu’elle n’aura plus la capacité de s’en extraire.

N’est-ce pas ce qui va nous arriver si nous n’y prenons garde ? Déjà nous éprouvons quelques "soucis". Et dans 30 ans ?

Les avertissements lancés depuis plusieurs dizaines d’années par les écologistes sur les dommages à long terme pour l’environnement planétaire d’une économie non soutenable et sur les risques potentiels de certaines technologies (nucléaire, OGM,...) sont maintenant dépassés par l’émergence de nouveaux risques (nanotechnologies, bioterrorisme,...) et le constat de ce que des dégâts écologiques, sociaux et humains irréversibles sont déjà bien présents à ce jour. En bref, le long terme, c’est déjà aujourd’hui. Cette affirmation pourrait apparaître comme alarmiste et insuffisamment fondée si elle ne s’appuyait pas sur des faits observables et sur les analyses et déclarations de personnalités indépendantes du monde politique et des associations écologistes : citons dans le désordre Hubert Reeves, Jean-Marie Pelt, Martin Rees, Dominique Belpomme, et bien d’autres encore. Nous y faisons régulièrement mention sur ce site, je n’allongerai donc pas la liste ici.

Un changement de paradigme s’impose donc à nous et il appartient à ceux qui sont les principaux bénéficiaires du modèle dominant, et qui par ailleurs risquent bien d’être, au même titre que les déshérités actuels de la croissance, victimes des bouleversements écologiques et sociaux en cours, d’assumer le leadership des processus de changement.

Grappe s’est donc attelé à la tâche. De réflexion en réflexion, d’échange en échange, nous avons abouti à un projet politique appelé : « La renaissance du local ». Pas une renaissance en terme de repli sur soi mais en terme d’émergence créatrice issue des diversités et spécificités régionales en opposition à l’uniformisation d’une mondialisation agressive. Je vous en ai entretenu dans l’édito de février. Vous trouverez le dossier « Renaissance du local » sur ce site dans la rubrique publication du Grappe.

Ce travail n’est pas terminé. Plusieurs rencontres sont programmées en mars, avril et mai pour débattre de notre analyse (voir agenda). En effet, nous sommes convaincus que c’est ainsi que nous pourrons ensembles relever l’incroyable défi auquel nous sommes tous confrontés.

Une dernière pensée pour la route : Inventer, c’est penser à coté, disait Einstein. Et si nous inventions ensembles ?

Michèle Gilkinet, présidente de GRAPPE

(1) Voir à ce propos dans les publications du GRAPPE : « Penser et agir avec Yvan Illich, balises pour l’après-développement » co-édité avec Couleur Livres.

(2) Voir notamment

« Comment passer de l’utopie et de la théorie au projet politique ? », entretien Hubert Védrine-Serge Latouche sur

et « Relocaliser la vie » sur Relocaliser la vie !

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